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Dégel de Jean Charest : Les conséquences
Présentées en rafale, les informations de la section précédente peuvent sembler positives. D'ailleurs, certaines modifications à l'AFE étaient attendues depuis belle lurette, notamment l'ajout du branchement à Internet dans les dépenses admises. Cependant, les impacts de ces mesures dans le quotidien des étudiants universitaires du Québec ne seront pas aussi roses que le laisse entendre la ministre Courchesne. En effet, les données canadiennes et l'histoire récente du Québec laissent présager des incidences très néfastes sur l'accessibilité aux études, sur l'endettement étudiant et sur la réussite scolaire. Dans le contexte québécois de choc démographique, de dénatalité et du pénible renouvellement de la main-d'oeuvre qui en découle, de mauvaises décisions comme le dégel des frais de scolarité auront de sérieuses répercussions sociales et économiques pour toutes les générations.
Dans le reste du Canada : plus de dettes, moins d'étudiants, pas plus de qualité...
Pour tenter de camoufler ces coupures colossales, et afin de résoudre le sous-financement de leurs institutions d'enseignement universitaire, beaucoup de provinces canadiennes ont augmenté, de manière draconienne, les frais de scolarité. Cependant, ce n'est que poudre aux yeux, car les hausses des frais de scolarité dans le reste du Canada n'ont pas permis de compenser les coupures fédérales.
« De 1960 aux années 1980, le financement public a pris plus d'importance, accompagné d'une baisse correspondante des frais de scolarité comme source de revenus (de 25 % de toutes les dépenses d'exploitation en 1960, ils ont plongé à 13 % en 1980 malgré une forte hausse des inscriptions pendant cette période). Par contre, la part des recettes provenant des principales subventions d'exploitation accordées par le gouvernement est passée d'environ 57 % en 1961 à près de 84 % en 1980.
Depuis quelques années, on constate cependant la tendance contraire, les frais de scolarité prenant nettement plus de place par rapport au financement public. À partir du début des années 1990, leur proportion (17 %) dans le budget d'exploitation total a doublé, passant à plus de 34 % en 2003. En d'autres termes, les étudiants d'université paient aujourd'hui une proportion de leurs études beaucoup plus grande qu'à n'importe quel autre moment depuis 40 ans.
Pendant la même période, alors que la proportion de ces frais montait en flèche, les subventions gouvernementales passaient de 80 % (en 1976) à un peu plus de 58 % (en 2004), ce qui équivaut à peu près au même pourcentage des fonds publics que celui enregistré au début des années 1960, une période sans importance qui a précédé la grande expansion de l'enseignement universitaire au Canada. »
Association canadienne des professeures et professeurs d'université (ACCPU) (2005). Dossiers en éducation, « Payer le prix : Pourquoi abaisser les frais de scolarité ? », vol. 7, no. 1 (février). Page consultée le jeudi 26 juillet 2007.
L'augmentation des frais de scolarité engendre inévitablement un désengagement proportionnel des provinces ayant fait ce choix.
Au Québec, dans les années 1990, le désengagement de l'État
Au Québec, le gouvernement libéral de Bourassa dégelait les frais de scolarité sur la période allant de 1989-1990 à 1994-1995. Les frais de scolarité passaient alors de 514 $ à 1668 $ par année universitaire, une augmentation de 190 % - sans compter les frais afférents qui croissaient eux aussi ! De l'argent recueilli à même la poche des étudiants, 25 % est octroyé à l'ajustement des prêts et bourses, car qui dit augmentation des frais de scolarité dit inévitablement endettement accru des étudiants. Selon les données du MELS (2003), le gouvernement provincial réduisait quant à lui sa contribution au financement des universités de plus de 7 % (9319 $ à 8650 $ par équivalent d'étudiant à temps plein, ou EETP), à la manière des autres provinces canadiennes. C'est qu'à l'époque, le gouvernement ne garantissait pas de réinvestir les sommes issues de l'augmentation des frais de scolarité dans le réseau universitaire.
En d'autres termes, les provinces ont profité de l'augmentation des frais de scolarité pour se désengager du financement de l'éducation. La problématique du sous-financement est donc en partie causée par les hausses des frais de scolarité, puisque toutes les sommes ne sont pas retournées à l'État, plutôt que l'inverse.
La proportion de la contribution étudiante au financement des universités
Selon l'évaluation du Ministère de l'Éducation, au sujet de l'année 2003-2004, les universités ont tiré 9,7 % de leurs revenus des frais de scolarité, ce qui représente environ 407,5 M$ sur un total de revenus de 4,2 G$. En incluant toutes les formes de contribution des étudiants au financement des universités, leur part correspond à 13,1 % de l'ensemble des revenus des universités, soit 550,2 M$. Les autres sources de financement consistent en une subvention de 2,2 G$ (52,5 %) provenant du gouvernement du Québec, 563,5 M$ (13,4 %) provenant du gouvernement fédéral et 812,6 M$ (19,3 %) en revenus autonomes issus d'investissements provenant de sociétés privées, de dons ou tout revenu qui ne dépend pas des étudiants ou d'un gouvernement. Dans cette optique, les étudiants paient en frais de scolarité l'équivalent de 18,5 % de la subvention du gouvernement du Québec. Cependant, lorsque l'on prend en compte toutes les formes de contribution des étudiants au financement des universités, ce ratio passe à 24,9 %. (On entend ici par toutes formes de contribution les catégories suivantes : droits de scolarité, droits d'admission, d'inscription et autres; cotisations des étudiants et des étudiantes; ventes aux étudiants. Voir MELS, Statistiques de l'éducation, Enseignement primaire, secondaire, collégial et universitaire, 2005, p. 259.)
Dans l'ensemble du Canada, en 2001-2002, c'est 24,9 % des revenus des universités qui sont tirés des frais de scolarité, cette proportion passe à 29,6 % lorsque l'on prend en compte tous les frais obligatoires imposés par les universités. Nous sommes donc déjà très près de la tristement célèbre moyenne canadienne...
Cela dit, que retenir de tous ces chiffres ?
En somme, que jamais les étudiants québécois et canadiens n'ont bénéficié, comme on leur avait fait miroiter, des hausses des frais de scolarité. Ces chiffres prouvent que les hausses vertigineuses de frais de scolarité n'ont servi en grande partie qu'à financer des compressions budgétaires orchestrées par les gouvernements (provinciaux). Il est donc faux, au regard de l'expérience des dernières années, de prétendre que l'augmentation des frais de scolarité est garante, comme par magie, d'un système universitaire de qualité et concurrentiel.
Du côté des petites universités canadiennes, qui ont pourtant elles aussi bénéficié de substantielles hausses de frais de scolarité, le portrait est encore plus sombre puisqu'elles connurent de 1986-1987 à 2000-2001 une réduction du total des recettes de fonctionnement d'environ 2 %.
À cet égard, il est permis de douter que les étudiants canadiens pris dans leur ensemble aient, au moyen de leurs frais de scolarité plus élevés, permis aux établissements universitaires de procéder à un changement de cap marqué en matière de qualité de la formation universitaire. C'est en gros la conclusion à laquelle arrivent deux chercheurs du Canadian Centre for Policy Alternatives (Doherty-Delorme, Shaker : 2002), qui critiquent entre autres à quel point les universités canadiennes négligent depuis quelques années un des aspects fondamentaux de la formation universitaire, à savoir la présence de professeurs réguliers destinés aux étudiants des premiers cycles.
FEUQ (2006). L'enjeu des frais de scolarité au Québec, Montréal (novembre), pp. 19-20.
Les dommages collatéraux : encore et toujours vos conditions de vie !
Endettement accru et revenu disponible réduit
En effet, la ministre Courchesne reconnaît le sous-financement de l'AFE de 71 millions $ par année, mais refuse d'évaluer des pistes de solution possibles. Qui plus est, l'aide financière octroyée aux étudiants ne sera pas indexée au coût de la vie dans les années à venir. Considérant les 280 millions pigés dans leurs poches par le dégel des frais de scolarité, cela dépasse l'entendement.
L'augmentation des frais de scolarité grugera à terme 500 $ par année au revenu disponible des étudiants de demain et augmentera leur endettement d'autant. Sur une aide annuelle de moins de 3000 $ en moyenne, c'est énorme! Comme ces sommes ne seront clairement pas suffisantes à pallier le sous-financement des universités, elles devraient au moins être utilisées pour assurer un niveau de vie décent et adéquat aux étudiants!
Les étudiants sont plus pauvres qu'avant
Qui plus est, la capacité de payer des étudiants est déjà limitée. Le revenu moyen des étudiants a diminué de 6 % depuis 1994, s'établissant aujourd'hui sous le seuil de la pauvreté... à quelque 11 500 $ pour les hommes et 10 800 $ pour les femmes (MEQ, 2003 et FEUQ, 2006).
Toutefois, la réalité est que les étudiants sont souvent encore moins riches que les données ne le laissent croire, car « 64,9 % des étudiants bénéficiaires de l'Aide financière ne reçoivent aucune contribution parentale - et la proportion est de 36,8 % pour les étudiants non-bénéficiaires » (FEUQ, 2006). Ces étudiants seront encore plus pénalisés par cette autre faiblesse non parée du programme d'aide financière aux études qui attribue aux parents une capacité de payer virtuelle uniquement en fonction de leur revenu.
La classe moyenne aussi
Ainsi, en affirmant que cette mesure aide les familles de la classe moyenne, le gouvernement de Jean Charest ment de manière éhontée à la population.
Les familles de la classe moyenne, qui voient déjà fondre leurs revenus en imposition, taxes et augmentations de tarifs divers, verront leur budget grandement amputé si leurs enfants décident d'aller à l'université. L'effet sera encore plus dévastateur à long terme, pour les générations futures. Une famille avec trois enfants de 10 ans, 13 ans et 15 ans, devra débourser 5 000 $ de plus qu'aujourd'hui pour permettre à ses enfants d'aller à l'université. Rappelons que pour cette famille, il sera très difficile de bénéficier du régime de prêts et bourses. La hausse représentera donc à terme une augmentation de 30 % et environ 6 % par année. Cette hausse se révèle supérieure à l'augmentation du coût de la vie.
Rappelons au passage que la contribution parentale est souvent bien plus virtuelle que réelle... surtout pour les étudiants issus de familles de classe moyenne.
Il faut travailler plus ou abandonner les études
Conjugués, ces faits ont des conséquences très réelles pour les étudiants. D'abord, ils devront travailler davantage pour payer leurs études. Les étudiants travaillent en moyenne plus de 20 heures par semaine, ce qui est dangereux pour la réussite scolaire. En se fiant aux données recueillies par l'ACCPU en 2003, il fallait en 1990 environ 137 heures de travail au salaire industriel moyen pour couvrir les droits de scolarité d'une année en arts au premier cycle. En 2003, ce chiffre a fait un bond de plus de 221 heures, soit plus de 61 %. Toutes choses étant égales par ailleurs, il est juste d'affirmer qu'une situation semblable se produira au Québec, ce qui n'est évidemment pas souhaitable.
Ensuite, l'augmentation des frais de scolarité décourage beaucoup d'étudiants provenant de familles à revenu faible ou moyen d'entreprendre ou de poursuivre des études universitaires. Au Québec, 22,3 % des étudiants bénéficiaires de l'AFE et 19,1 % de non-bénéficiaires de l'AFE attribuent l'abandon de leurs études supérieures au manque de ressources financières.
Ces conclusions sont semblables à celles d'une étude américaine sur le rapport entre la persévérance et les hausses de frais de scolarité. Dans l'une des plus vastes études longitudinales de ce genre, Michael Paulsen et Edward St. John ont constaté qu'à la suite de « chaque hausse de 1000 $ des frais de scolarité, les étudiants à faible revenu sont 19 % moins susceptibles de terminer un programme d'études ».
Source de l'étude américaine : Michael B. PAULSEN et Edward ST. JOHN (2002), « Social Class and College Costs: Examining the Financial Nexus Between College Choice and Persistence », dans The Journal of Higher Education, vol. 73, no. 2 (mars-avril), pp. 189-236.
De plus, il faut considérer que chaque « hausse de 1000 $ (en dollars de 1991) des droits de scolarité des établissements offrant des programmes de quatre ans entraînait une baisse de 1,4 % de l'inscription ».
Recherche effectuée par Watson Scott SWAIL et Donald E. HELLER (1995) du Educational Policy Institute pour le compte de la Fondation canadienne des bourses d'études du millénaire. Changements dans la politique relative aux droits de scolarité : Expériences naturelles effectuées dans cinq pays (août).
En conclusion, nous reprenons les mots sages de l'ACCPU (2006).
« Si de toute évidence les études postsecondaires constituent le moyen le plus rapide de se sortir de la pauvreté, les recherches démontrent de plus en plus que les membres des communautés marginalisées sur le plan économique et racial sont les plus susceptibles d'être découragés par le coût exorbitant des études postsecondaires et d'être peu motivés à l'idée d'accumuler une dette de 25 000 $. »
Dans le contexte actuel du vieillissement de la population et du besoin immense de main-d'oeuvre qualifiée pour remplacer les départs à la retraite, le Québec n'a pas les moyens de perdre des étudiants brillants, futurs travailleurs spécialisés, à cause de la crainte de l'endettement ou de l'incapacité à payer.
Pour en savoir plus, contactez Maxime Clément, Coordonnateur aux affaires externes, externe@faecum.qc.ca


